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1984: «La répression qui s’abattit sur le Rif fut d’une brutalité inouïes et sans précédents»



par Abdelilah Issou*

Tétouan, Maroc, jeudi 19 janvier 1984. L’hélicoptère de transport lourd Boeing CH-47 Chinook passa au-dessus de moi dans un vrombissement de rotors assourdissant, volant à basse altitude en direction du mont Dersa, auquel s’adosse la vieille médina de Tétouan. C’est là où s’était retranchée la dernière poignée d’insurgés qui avaient fait courageusement face ces derniers jours à l’infanterie d’Hassan II.

Une automitrailleuse AML 60 pendait en dehors du fuselage de l’appareil grâce à un système de crochets spécialement désigné pour hisser des charges externes. Des rafales d’armes automatiques crépitaient de temps à autre, brisant le silence sépulcral qui enveloppait la ville. J’étais posté sur le toit de l’immeuble de cinq étages où je vivais avec ma famille, et observais à la jumelle les mouvements des troupes dans la zone, ainsi que le déroulement des opérations qui avaient lieu sur les flancs du Dersa, ou les insurgés étaient tirés comme des lapins. Je savais que je pouvais être atteint par une balle perdue, mais je m’en foutais.

À l’époque, j’avais dix-huit ans, un échalas timide et rêveur, qui passait presque tout son temps la tête enfouie au creux des pages d’un livre. Inscrit en première année de littérature française à la faculté des lettres de l’université Abdelmalek Essaadi de Tétouan, j’étais considéré bon étudiant. Je n’avais à l’époque aucun intérêt pour la politique, ou presque, et n’étais même pas membre de L’U.N.E.M, l’Union Nationale des Étudiants Marocains.

À la suite de l’institution, en janvier 1984 d’un nouveau droit pour l’inscription au Baccalauréat, l’agitation gagna les lycées du pays, et dans toutes les villes éclatèrent des grèves. Des manifestations pacifiques se sont organisées dans l’enceinte des établissements scolaires. Mais une répression dure y répondit. Les lycéens sortirent alors se manifester dans la rue. L’intervention policière fut brutale, et les manifestants firent face et lapidèrent quelques véhicules publics. Cependant, ces manifestations ne sont devenues insurrectionnelles que dans certaines régions :

– À Marrakech d’abord, ou les manifestants de Sidi-Youssef Ben Ali, quartier populaire particulièrement marginalisé, prirent, pour un temps, le contrôle de leur quartier.

– Dans le nord du pays ou certaines villes sont arrivées à se libérer de l’autorité du pouvoir et ne seraient reprises que grâce à l’intervention de l’armée.

– Dans le nord-est du pays (Oujda, Berkane…) où ont éclaté d’importantes manifestations populaires.

Or ces insurrections contenaient un certain nombre d’éléments remarquables :

– C’était la première insurrection que connaissait Marrakech, depuis l’indépendance formelle.

– Presque tout le nord du pays (ancien protectorat espagnol) s’est révolté. Les insurrections ont touché, et avec une rare violence, Tétouan, Al-Hoceima, Nador, Ksar el Kébir. Même des petits centres ruraux ou des souks ont participé au mouvement : Imzouane, Salouane, Tamasint, Mdiq, Fnideq…

Les masses populaires insurgées ont complètement débordé l’appareil policier. Même les premières attaques de l’armée ont pu être contenues, l’obligeant à utiliser les hélicoptères pour bombarder les manifestants. L’autodéfense des masses, même si elle s’est caractérisée par la faiblesse des moyens (pierres, eau et huile bouillantes…) et l’absence d’organisation, a été courageuse et tenace.

Contrairement à la propagande officielle, les insurrections n’ont pas pris la forme d’émeutes. C’était d’abord et surtout des manifestations contre la cherté de la vie, le chômage et la misère. C’est la riposte sanglante des forces de répression qui a contraint les manifestants à se défendre. Les actes de vandalisme et de pillage ont été mineurs. Les insurgés se sont attaqués aux symboles de la répression et aux représentants du pouvoir. Ces insurrections populaires ont révélé un potentiel considérable de lutte du peuple, et la haine qu’il porte au pouvoir. La répression se solda par plusieurs centaines de morts et des milliers d’arrestations.

Rabat, Maroc, dimanche 22 janvier 1984. Ce jour-là, Hassan II se dirigea à la nation dans un discours « mémorable ». Il était furieux. Il parla de conspiration fomentée de l’extérieur et accusa directement l’Iran de Khomeiny d’être l’instigatrice de ce qui s’était passé. Il insulta les gens du nord et les traita de rebuts et de racaille, d’« awbaches ». Hassan II était rancunier, et la haine qu’il portait aux gens du nord avait ses origines dans l’histoire du Rif.

Durant la colonisation espagnole du nord du Maroc, Abdelkrim El Khattabi, du clan des Ait Khattab, et tête de la tribu amazighe rifaine des Beni Ouriaghel, s’était distingué par son courage, et pour être un habile stratège dans la lutte contre les envahisseurs, auxquels il infligea de cuisantes défaites, surtout à Anoual, ou les Espagnols laissèrent plus de quatre mille morts. Il jouissait aussi d’un sens politique aigu qui lui permit d’unir toutes les tribus sous  Il jouissait aussi d’un sens politique aigu qui lui permit d’unir toutes les tribus sous le drapeau de ce qui allait être la république du Rif (1921-1926).

Abdelkrim avait définitivement rompu avec la monarchie Alaouite, traîtresse à ses yeux, et ne sera vaincu que grâce à une alliance franco-espagnole, en une campagne durant laquelle furent utilisés aviation moderne et armes chimiques. Il s’est rendu aux Français le 27 mai 1926, et le 27 août, il fut envoyé à l’exil à l’île de la Réunion. En 1947, lors d’une escale en Égypte du bateau qui l’emmenait en France, il réussit à s’échapper et trouva asile au Caire, où il forma le 9 décembre de la même année le « Comité de Libération du Maghreb ». Il est décédé en février 1963 à l’âge de 84 ans.

La guerre du Rif servira plus tard de modèle à plusieurs mouvements d’indépendance. Ho Chi Minh lui-même a reconnu que toutes les révoltes armées devaient beaucoup à ce modèle de résistance : « Action vaste et simultanée pour éviter la concentration de l’ennemi, être avec le peuple et pas au-dessus de lui, initiatives diplomatiques, se diriger à l’opinion publique, formation de comités de soutien… ». Même le grand Ernesto Che Guevara est venu au Caire pour prendre une photo avec Abdelkrim, l’inventeur de la guerre des guérillas moderne.

Fin 1958, deux ans après l’indépendance du Maroc, les rifains, las de la politique que Rabat menait dans la région, surtout en ce qui concernait la nomination des caïds et autres autorités locales, et l’hégémonie du tout-puissant parti de l’Istiqlal, reprirent les armes. Menés sur le terrain par Mohamed El Haj Sellam Ameziane, celui-ci recevait ses ordres directement d’Abdelkrim qui, de son exil au Caire, tirait les ficelles. La liste des revendications des rebelles se composait de dix-sept points, dont les plus importants étaient la gestion administrative du Rif par les Rifains, et l’évacuation des dernières troupes étrangères encore présentes sur le territoire national.

Pour mater le soulèvement, le roi Mohamed V envoya en janvier 1959 un contingent militaire composé de plus de vingt mille hommes, commandés par son successeur, le prince Hassan, alors chef d’état-major général des Forces Armées Royales, secondé par Mohamed Oufkir, un ancien officier de l’armée française sous le protectorat, qui arrivera à général, et instiguera un coup de force manqué contre son maître, le prince alors devenu roi, le 16 août 1972.

Oufkir avait raconté à quelques intimes, avant son assassinat par Hassan II après la tentative de coup, que celui-ci, durant les opérations dans le Rif en 1959, s’amusait à tirer à la mitrailleuse lourde en dotation sur l’hélicoptère qui leur servait de transport, sur les paysans rifains, et que, paroxysme du sadisme, il s’amusait à les faire courir avec des grenades dégoupillées dans les capuches de leurs djellabas, et jouissait du spectacle dantesque des explosions projetant leurs corps déchiquetés et mutilés en l’air…

La répression qui s’abattit sur le Rif fut d’une brutalité inouïes et sans précédents, pires que celles déployées par les espagnols dans les années vingt. Le territoire fut bombardé sans merci au napalm, au phosphore blanc, et aux bombes à fragmentation. Il y eut plus de 8 000 morts, surtout des femmes, des enfants et des vieillards. Ceci sans compter les milliers de blessés dont la plupart succombèrent vu le manque de soins médicaux. Des villages entiers furent rasés, et Hassan montra son vrai visage : celui d’un assassin psychopathe. Ce fut Platon qui définit ainsi le tyran : « Celui qui, dans la cité, exerce son autorité selon ses propres vues ». Durant les opérations qui eurent lieu

dans la zone d’Al-Hoceima, Hassan fut légèrement blessé au nez, une simple égratignure, mais qui allait, vingt-cinq ans après, coûter cher aux insurgés rifains en ce mois de janvier 1984. L’insurrection, mais surtout la riposte et le discours du tyran, m’avaient ouvert les yeux sur la véritable nature du régime qui gouvernait et gouverne toujours le pays, et allaient bouleverser ma vie, jusque-là tranquille.

*Extrait du livre « Mémoires d’un soldat marocain, face cachée du royaume enchanté » d’Abdelilah Issou, ancien militaire marocain réfugié en Espagne.

Source: Maroc-Leaks

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