Header Ads

Insurrection dans le Rif en 1958/59, le Quai d'Orsay réagit: "l'Union Soviétique, l'Egypte et l'Espagne sont responsables de cette entreprise de subversion"


Extrait du livre "Les Etats-Unis et le Maroc : le choix stratégique 1945-1959" rédigé par Samya El Machat, un passage fait la lumière sur les enjeux du mouvement populaire du Rif pendant les années 50, le rôle de la France et la position de département d'État américain.

La rébellion rifaine

Le 2 octobre 1955, des commandos venus de la zone espagnole franchissent la frontière du Rif et s'emparent du poste des affaires indigènes de Boured, dans la haute vallée de l'Ouergha. A la fin de 1955, la menace s'est aggravée, au point qu'il a fallu abandonner une zone de 30 kilomètres de large sur 20 de profondeur au sud-est de Tizi Ousli.[...]

Il est sans doute superflu d'ajouter que toutes les parties concernées - la résidence générale, le sultan et l'istiqlal - considèrent avec inquiétude ces "bandes" qui courent les campagnes. Le sultan, absolument désarmé, ne peut les tolérer sans y risquer sa souveraineté. Quand au résident général André Louis Dubois, il accuse le mouvement de menées anti-françaises. "Cette offensive, écrit-il, vise à faire échec au dessein de la France de maintenir avec le Maghreb, Tunisie comprise, des liens étroits d'interdépendance. La réserve que manifeste actuellement le sultan à l'égard de l'activité rebelle dans le Rif trouve une explication dans la prudence que doit observer le Palais à cet égard ..."[...]

Le Quai d'Orsay désigne d'ailleurs les responsables de cette "entreprise de subversion" : l'Union Soviétique, l'Egypte et l'Espagne. Il faut donc "appuyer sans réserves le sultan dont les intérêts sont solidaires des nôtres". Et coïncidence, cette première rébellion rifaine précipite l'octroi de l'indépendance du Maroc.[...]

Cependant, le mouvement insurrectionnel dans le Rif se ressaisit et fait front aussi bien au gouvernement marocain qu'aux forces françaises chargées de le briser. Aux prises avec une guérilla insidieuse, les troupes françaises s'avèrent impuissantes à l'enrayer tandis que le département d'état s'alarme de cet état d'anarchie. [...]
En route pour Ankara où se devait se dérouler, le 25 janvier 1958, la réunion des pays membres du Pacte de Bagdad, Foster Dulles s'arrête à Marrakech pour répéter à Belafredj la nécessité impérieuse de rétablir l'ordre et de mettre fin à un état de tension entretenu par la guérilla dans le Rif.

La question du Rif domine les entretiens Dulles-Belafredj. Car sur le plan de la politique intérieure, Mohamed V se trouve confronté à une opposition constituée par "l'armée de libération" et par le parti de l'Istiqlal. Cela retarde la "normalisation" des rapports franco-marocains et hispano-marocains.[...]

Tandis que la tension monte entre le Maroc et l'Espagne, et que se déroule cette guerre d'usure dans le Rif où le trône et l'Istiqlal sont des "partenaires officieux", une bataille les oppose pour le contrôle du pouvoir. Les dirigeants de l'Istiqlal ont envisagé pour le sultan un rôle de monarque constitutionnel aux prérogatives réduites. Mais à force de jouer Mohamed Ben Youssef contre la France, ils l'ont identifié au nationalisme; puis, pendant deux ans, en concentrant tous les efforts sur son retour d'exil, ils en ont fait le symbole vivant de l'indépendance. Il leur faut désormais compter avec lui.

Le sultan, s'il veut régner, doit réduire un Istiqlal politiquement hégémonique. Pour ce faire, il renoue d'abord avec les caïds et les pachas en leur accordant son pardon; ensuite, il forme le premier gouvernement, présidé par Bekkaï, où l'Istiqlal s'y trouve largement minoritaire face aux personnalités indépendantes et aux six représentants du Parti démocrate de l'Indépendance, qui pèse moins lourd que son partenaire. Le sultan fait ce choix pour éviter de rester en tête à tête avec l'Istiqlal.

Une fois conforté, le sultan accepte la formation en 1958 d'un gouvernement istiqlalien. C'est d'ailleurs ce gouvernement qui assume la répression au Rif d'un mouvement populaire, créé, semble-t-il, à l'initiative du Palais ... pour réduire l'hégémonie de l'Istiqlal. En octobre 1958, des mouvements de rébellion secouent l'ensemble des populations berbères du Rif et du Moyen-Atlas. Le point de départ des troubles est une manifestation organisée, le 1 octobre, à la mémoire de Si Abbès, chef de la résistance rifaine de 1955, les chefs du mouvement populaire trouvent l'occasion de relancer leur campagne contre l'Istiqlal: 5000 montagnards se réunissent à Agadir malgré l'interdiction de la manifestation et le choc est évité de justesse entre les manifestants et forces du maintien de l'ordre. Le mouvement populaire, le Dr Khatib et l'ex-gouverneur Aherdane et par l'envoi dans le Rif de renforts de gendarmerie et des forces armées royales.

Le Rif, une fois de plus, entre en rébellion. Elle se développe dans deux secteurs du pays berbère, la région d'Oulmés et le Rif central et elle s'étend jusqu'aux abords du Maroc oriental, prenant dans le Rif un aspect de "résistance passive". Le gouvernement marocain n'hésite pas à dénoncer "l'influence étrangère", visant au premier chef, la France et l'Espagne. A dire vrai, le gouvernement marocain est surpris par l'ampleur de la résistance armée, qui, on le sait, avait donné de sérieuses difficultés dans le Rif aux forces françaises. Mais le gouvernement dominé par l'Istiqlal, se ressaisit et appuyé par l'armée, il mène une répression brutale et impitoyable. Le bilan des "opérations militaires" dirigées par le prince héritier Hassan lui-même, reste inconnu. Dans son livre Notre ami le Roi, G. Perrault évalue "les victimes, pour la plupart des civils tués par les bombes de l'aviation, à plusieurs milliers de morts et de blessés". Tandis que le sang coule, le département d'Etat, bien informé par l'ambassadeur Yost, "comprend" l'intervention de l'armée royale mais il s'inquiète de l'évolution de la situation. Ils pressent l'échec du mouvement insurrectionnel parce que celui-ci "manque de cohérence politique ... Il est toutefois l'expression d'un vif ressentiment envers le pouvoir et l'Istiqlal ...". Préoccupé avant tout par la stabilité du pays, la déchirure dans le tissu social trouble pourtant le département d'Etat.

Il invite alors indirectement Rabat à trouver "un compromis à court terme ...". Pour résumer le département d'Etat élude le débat de fond. La "dérive" répressive ne soulève aucune réaction officielle de sa part, et il conserve sa confiance au gouvernement de Rabat pour promouvoir ce fameux compromis.

L'inquiétude est vive en France, déjà plongée dans la guerre d'Algérie. La dégradation de la situation dans le Rif ainsi que "l'influence croissante" de Nasser ravivent les craintes et les peurs. Selon Parodi, ambassadeur de France à Rabat, le soutien matériel de Nasser aux insurgés, qui contrôlent Al-Hoceima, ne fait aucun doute. Il regrette que "les efforts d'apaisement du gouvernement marocain aient échoué ..." Et d'ajouter que "la France a refusé de leur livrer des armes ..." Les points de vue se rejoignent. Allal Fassi dénonce les menées égyptiennes dans le Rif, "révélées par Bourguiba". L'idée d'une conspiration permanente dirigée du Caire contre les régimes établis en Tunisie et au Maroc, tend aussi à s'accréditer. Pour sa part, Belafradj est convaincu du soutien de Nasser, il affirme même avoir en main les preuves de "l'engagement français, espagnol, égyptien ... Il évoqua avec colère, raconte Yost, le jeu de Nasser". Pourtant ni Dulles, qui affirme "avoir été trompé par Nasser", ni Yost n'ont pu établir les preuves d'un "engagement" français, espagnol ou égyptien en faveur des insurgés.
Les sympathies se devinent pourtant aisément. La pacification n'étant pas totalement achevée, la France apporte un appui logistique à l'effort du gouvernement marocain. Le gouvernement français accepte, "à la demande de l'armée royale", précise Parodi, d'assurer "le transport du major Ben Larbi, un officier de valeur, en hélicoptère pour assumer le commandement des opérations à Al-Hoceima ...". A en croire Parodi, le gouvernement français embarrassé, craint "une demande marocaine plus importante". Difficile à croire, la suite des événements prouve, en effet, le contraire.

Au surplus, la France n'est pas seule. Les Etats Unis accordent un soutien, certes discret, au pouvoir central. Officiellement, ce soutien se limite au champ économique mais le département d'Etat fait valoir un argument stratégique pour renouveler son appui au nouveau premier ministre marocain A. Brahim. Yost l'assure du "souhait des Etats Unis de coopérer aussi étroitement avec ce gouvernement qu'avec ses prédécesseurs. Il répondit que tel était son souhait, que le Maroc faisant face à de très graves problèmes a besoin du soutien des pays amis ... Il évoqua la question du Rif en disant que l'appel du roi a eu un effet positif, la plupart des dissidents ont accepté de déposer les armes ... Le premier ministre espère un retour au calme dans peu de temps ...".

Exagérément optimiste, le Premier ministre marocain ? Assurément, répond Yost, qui ajoute: "Il est trop tôt d'accorder une réelle importance à ces assurances".
L'analyse de la situation dans le Rif livrée par l'ambassadeur d'Espagne parait "nettement" plus crédible à Yost, elle infirme la "belle assurance" du gouvernement marocain. L'ambassadeur espagnol souligne l'extrême gravité de la situation dans le Rif et "elle continuera à s'aggraver si le gouvernement marocain persiste dans son choix d'une solution militaire ...". Il précise aussi que l'appel du roi a été seulement entendu par les Rifains qui "n'ont pas d'armes, 30 000 hommes sont encore en rébellion ouverte ... Le roi a fait une grave erreur en engageant son prestige dans l'ultimatum adressé aux insurgés ..." Cependant, la brutalité de la répression éloigne le "danger subversif". Et au prix d'une répression féroce, le Rif est pacifié en juin 1959.

Aucun commentaire